( Pour Pinkmartini.....)

 

Le petit homme avala son 24 ème bonbon à la menthe de la journée. Il faut dire qu’il était très énervé et de fort mauvaise humeur. Dans ce contexte, tenter d’arrêter de fumer en pleine Star Academy, avec tous les soucis que cela représentait pour un producteur surbooké, relevait véritablement de l’exploit.

Et comme si cela ne suffisait pas, rien ne se passait comme prévu cette année et tout allait de travers. Une promotion composée de crétins endormis et de pimbêches hurlantes, un staff de profs prétentieux et incompétents, des assistantes ahuries voilà ce qu’était le quotidien du petit homme depuis près de 3 mois pensait-il avec amertume.  Et le téléphone qui n’arrêtait pas de sonner, avec à l’autre bout du fil cet imbécile directeur de chez Universal, qui lui hurlait dans les oreilles qu’il était impossible que cette fille gagne et qu’il ne signerait jamais un album avec pareille plouc ! Le petit homme haussait les épaules : comme s’il ne le savait pas, comme si c’était sa faute à lui et comme s’il n’avait pas tout fait pour évincer cette candidate malvenue.

Au 25 ème bonbon et de plus en plus énervé, le petit homme envoya la moins ahurie de ses assistantes acheter un autre paquet, car la soirée s’annonçait une fois de plus fort mal. Tout en mâchouillant avec nervosité une  pâte sucrée mentholée informe et bleutée, le petit homme tenta  pour la énième fois de comprendre comment tout cela avait pu arriver…

Au départ et comme chaque année, il y avait eu un casting soigneusement pensé pour satisfaire tout le monde : un beau gosse, une bonne élève antipathique, un vieux rocker, une bimbo blonde écervelée, un black père de famille, une danseuse de hip hop qui ne savait pas chanter, un gay manièré…L’idée de génie, avait-il pensé à ce moment, avait été d’introduire une nouveauté dans le casting, en recrutant une candidate ronde. Le choix s’était assez facilement porté sur Magali, une gentille gamine, au physique plutôt ingrat mais qui avait au moins l’avantage de savoir chanter. Au début, tout s’était bien passé : comme convenu, les profs la mettaient en valeur, pour bien montrer qu’à la Star Ac, on ne s’attardait pas sur le physique des candidats mais sur le talent. Le petit homme riait sous cape, en imaginant la tête des producteurs de M6, qui avaient cru à tort pouvoir le supplanter dans le créneau des chanteuses rondelettes. De toute façon, tout était sous contrôle et il était bien prévu de faire gagner à la fin une des jolies sylphides brunes formatées pour cela…Alors, à quel moment les choses avaient-elles commencé à déraper ? Tout en ouvrant son 3ème paquet de bonbons à la menthe, le producteur essayait désespérément de se souvenir : Une semaine, il avait donné comme d’habitude un ordre laconique au réalisateur de l’émission : «  Maintenant, virez la grosse » mais rien ne s’était passé comme prévu : le public, cet imbécile, avait décidé de sauver, à une large majorité, la candidate Magali. Un peu agacé mais bon joueur, le petit homme avait la semaine suivante réitéré son ordre, d’un ton plus secs cette fois ci : «  Virez-moi cette paysanne qu’on en parle plus et mettez-moi un peu plus en valeur la grande bringue ». On s’était exécuté, et durant la semaine, on n’avait plus montré que la dodue Magali en train de s’empiffrer ( ce qu’elle faisait à peu près toutes les deux heures ) ou de sangloter ( ce qu’elle faisait à peu près toutes les heures ) Les profs avaient commencé à fustiger son coté « groupie », son manque de personnalité et de charisme au point qu’on en arrivait même à se demander comment elle avait pu faire partie du casting. Pourtant, inexplicablement, en fin de semaine, le public avait encore sauvé la jeune fille…

Le lundi matin suivant, il y avait eu une grosse réunion de crise, et le petit homme belliqueux s’était énervé au point de lancer son gros cendrier en verre de Murano à travers le bureau. Le réalisateur l’avait esquivé de peu en plongeant prestement sous la chaise de Raphaëlle Ricci, la prof d’expression scénique, qui affichait à ce moment précis une expression de terreur fort scénique justement.

-         « Et pourtant elle n’a vraiment aucun talent », avait risqué avec précaution Alexia, la Directrice.

-         «  Et bien, où es le problème alors ? Des gens sans aucun talent, ça fait 5 ans que vous êtes payés pour vous en occuper dans cette émission ».

-         « Ooooui, mais d’habitude, notre problème est de les faire rester, pas de les faire partir justement… » avait-elle répondu, tout en esquivant prudemment un deuxième lancé de cendrier.

La réunion s’était conclu avec un résumé stratégique du petit homme : «  On est bien d’accord hein, vous laissez tomber la grande bringue brune qui chante bien mais que personne n’aime de toute façon. Et on mise désormais tout sur la Quebequoise. Elle est parfaite celle là, une cervelle d’oiseau, des grands yeux candides, des jambes de rêves... Je veux qu’on mise tout sur elle, je veux qu’on la voit à chaque quotidienne et je veux qu’on l’habille comme il faut. Il faut voir ses jambes bon sang ! Le premier qui me lui fout un pantalon, je lui écrase la tête comme ça »  Et le lourd cendrier en verre de Murano avait été reposé avec fracas sur la table, avec un bruit sourd mais sans se briser. Et pendant que le prof de théâtre se recroquevillait sur sa chaise en admirant silencieusement la résistance du verre de Murano, le petit homme irascible poursuivait : «  quant à Miss-boulimie je ne veux plus la voir, débrouillez-vous comme vous voulez, il faut qu’elle parte maintenant, les gens de chez Universal commence à s’inquiéter et ça me stresse moi, comment voulez-vous que je réussisse à arrêter de fumer.. . »  Tout en tripotant d’un geste machinal sa belle cravate en soie vert pomme, le professeur de chant Richard Cross promis de veiller à ce que plus une seule note juste ne sorte désormais de la  bouche de la jeune fille et  Kamel Ouali de son coté, annonça d’un air suffisant qu’il prenait les choses en main et qu’ « elle » ne se remettrait pas de la chorégraphie qu’il allait lui concocter. 

Mais le prime suivant avait été catastrophique, malgré les efforts de tout le monde…La  candidate, engoncée dans une tenue qui la faisait ressembler au bonhomme Michelin en un peu moins mince, essoufflée par une abracadabrante chorégraphie et intimidée par les regards noirs de ses professeurs, s’était vu une fois de plus sauvé par les spectateurs imperturbables.

Les moments qui suivirent le prime furent pénibles : Des hurlements de rage s’échappèrent des  bureaux de TF1, une fois de plus, le cendrier en verre de Murano vola à travers la pièce,

le petit homme essaya de faire avaler à Kamel Ouali son double DVD du «  Roi Soleil » et on du se mettre à plusieurs pour l’empêcher d’étrangler Richard Cross avec sa belle cravate en soie vert pomme…

Durant les jours qui suivirent, on passa aux grands moyens : tout était bon pour chasser de l’esprit du public Magali : les portraits élogieux d’Ely la jolie Quebecquoise  se succédaient, la montrant sous un jour si flatteur qu’on se demandait si elle n’allait pas obtenir dans la foulée le prix Goncourt et un  prix Nobel de médecine. La rondelette Magali n’était plus filmé désormais qu’au saut du lit, le cheveux en bataille et en vieille nuisette rose défraîchie. Pour le dernier prime, tout fut fait pour mettre en valeur les adversaires de la dodue candidate : on confia une chanson sur mesure à Emilie, qui se montra sublime et altière en fourreau noir. On habilla Ely comme d’habitude avec le moins de tissus possible et elle déploya toute sa grâce et son charme candide durant sa prestation. Pendant ce temps, Magali, ignorante des nuages noirs qui s’amoncelaient au-dessus de sa tête, répétait sa chorégraphie. Et ce fut bien la catastrophe prévue : Relookée en animatrice de maison de retraite un soir de réveillon, en large pantalon noir et en tunique rose fushia, encadrée par des sculpturales danseuses en bikini qui la faisait ressembler à Mimi Mathy au milieu d’une équipe de Basket, la jeune apprentie chanteuse fit en direct l’humiliant apprentissage que le sautillant disco du groupe Abba lui convenait aussi bien que le Punk Hard Core à Michelle Torr.

Dans les coulisses et dans les bureaux de la production, on échangeait des regards entendus et déjà soulagés. Cette fois ci, s’en était fait de l’encombrante candidate…Pourtant, à 11 h 30 précisément, un silence de mort s’abattit  dans les couloirs de TF1 pendant que sur le plateau, l’innocente Magali triomphait une fois de plus grâce aux votes des facétieux téléspectateurs  et s’assurait, étonnée et radieuse, une place en finale.

Dans son bureau, le petit homme semblait désormais avoir abandonné le combat. Plus de hurlements, plus d’insultes et de menaces. Au contraire, l’infortuné producteur, ne semblait même plus avoir la force de lancer son projectile favori en verre de Murano. Abattu, la tête entre les mains, il répétait inlassablement dans un murmure : «  mais qu’est ce qu’ils lui trouvent ? Pourquoi ils me font ça à moi ? Mais qu’est ce qu’ils lui trouvent mon dieu ?.. » Rien ne semblait pouvoir le faire sortir de son abattement, ni les promesses solennelles de la Directrice, ni les protestations rageuses de Raphaëlle Ricci, ni les offres de services empressées du prof de sport qui proposait de donner à Magali une leçon particulière de saut à l’élastique. A un moment, le petit homme tendit la main vers son cher cendrier et on pensa qu’il allait retrouver un peu de vigueur mais non : de son autre main tremblante, il ouvrit son tiroir, pour aller prendre une cigarette, sa première depuis plus de 3 mois, qu’il alluma, vaincu, dans un geste de désespoir.

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